Tuesday, December 9, 2014

compte-rendu: Carles Casjuana, Le dernier homme qui parlait catalan

 Carles Casjuana, Le dernier homme qui parlait catalan. Robert Laffont, Paris, 2009, 238 pages.


            Ramón, 40 - 50 ans, est romancier, idéaliste déchu. Il vit à Barcelone, est catalan mais écrit en castillan. Il vient de quitter son poste pour finir un roman, pas son premier; il était fonctionnaire. Il écrit la roman de la désillusionnement de sa génération, là dans le quartier de Barcelone où ses idéaux l'ont conduit dans sa vingtaine. Il faut que Ramón reste dans le quartier jusqu'à la fin du premier jet, sinon il perdra la trame de son récit (c'est qu'il croit, du moins..)

             Malheureusement, le vieux quartier des artistes et des intellectuels s'embourgeoise. Ramón doit quitter son appartement parce que son proprio veut faire du fric en rénovant le bâtiment pour louer plus cher. Mais Ramón décide de jouer le Dom Quixote et refuse de vendre. Tous les autres locataires ont déjà quitté les lieux il y a belle lurette et Soteras, le proprio avare, rend la vie misérable pour Ramón. Il lui coup le gaz, menace de couper l'électricité aussi et de commencer des travaux inutiles mais très bruyant. Ramón s'entête et reste seul dans le bâtiment vide et délabré, jusqu'au jour où il découvre un squatter habitant un appartement trois étages en bas de chez lui.

            Le squatter s'appelle Miquel. Il est dix ou quinze ans plus jeune que Ramón mais, comme lui, il est romancier (quelle coïncidence!) Mais, à l'encontre de Ramón, Miquel écrit en son catalan natif. Ils commencent à se fréquenter, de se rendre des services, de manger ensemble.. Miquel est catalan très nationaliste et n'est pas d'accord que Ramón écrit en castillan: il croit qu'il a vendu son âme. Le roman d'"anticipation" qui Miquel est en train d'écrire raconte les derniers jours du dernier homme qui parlait catalan.

            Casajuana dépeint fort bien un monde en décomposition: décomposition du quartier artiste, de la langue catalane, du bâtiment de Ramón, des idéaux généraux de la jeunesse, de la vie intellectuelle, des modes de vie traditionnels et des culture nationales (grâce à la mondialisation envahissante et abrutissante). Comme dans un rêve, les décors du roman reflètent des états d'âme. Le délabrement du bâtiment dans lequel vivent deux écrivains plutôt marginaux symbolise le délabrement de la vie intellectuelle. Ici, le macrocosme se reflète dans le microcosme: le désarroi moral du monde se reflète dans celui des personnages.

           Les personnages sont vraisemblables, on s'y engage parce qu'on a fait ou pensé comme ça soi-même. Ils ne sont ni héros ni vilains (sauf le proprio avare de bâtiment de Ramón). Ramón boit pas mal - comme les autres - mais il ne se drogue ni fume. Parfois il vole les femmes de ses amis mais, au fond, c'est un garçon honnête (peut-être trop parfois..) Il est contradictoire - signe de décadence probable. Mais on finit par embrasser l'humanité des personnages. Il y a là une psychologie de la rue qui sonne vrai: ces gens font le mieux qu'ils peuvent dans une société en dérive. Mais ils auraient pu faire beaucoup pire! 

               Ce roman marche sur deux plans. D'abord, Casajuana dépeint symboliquement, comme un rêve, notre monde. Il le fait avec une grande véracité existentielle. Pour sortir de ce bourbier qu'est la vie avec honneur, il faut être connaissant: ce roman parle des vérités.

              Le deuxième point  fort du roman: il affirme l'humain même dans ses défauts. Il faut le faire, surtout dans ces temps de transition où les valeurs s'écoulent et où beaucoup succombent au désespoir et son fils, le cynisme. L'humanisme de ce livre est un antidote au cynisme ambiant. Oui, le monde se dérive mais on peut garder son humanité ou, au pire, essayer..

              Les thèmes, les défis spirituels et moraux sont semblables un peu partout aujourd'hui - mondialisation oblige! - seulement varie leur contexte ou intensité. La province du Québec au Canada, par exemple, s'affronte aux défis de survie linguistique et culturelle semblables aux celles qui travaillent la langue et culture catalane en Espagne. Nous aussi parlons une langue minoritaire menacée par la mondialisation. En effet, c'était cette ressemblance de situation qui m'attirait à ce livre.

               À la fin de ma lecture, je me suis posé les questions, est-ce que je viens de lire soit utopique? Dystopique? Les deux? Ni l'un ni l'autre? Peut-être tous ces jugements sont corrects selon son critères?

              Je crois que Casajuana a réussi à dépeindre l'émergence difficile de la "société hypercomplexe" du futur qui sort du sein de la "société historique" actuelle (E Morin, La Méthode). La crise de valeurs actuelle exprime traduit cette transition. Les anciennes valeurs ne marchent plus (et surtout leur articulation "traditionnelle" en systèmes de valeur, en modes de vie traditionnels, en cultures vivantes ne marche pas du tout). Nous avons perdu nos repères et n'en avons pas trouvé de nouveaux. Ce roman reflète bien cette situation de fait. Mais ce qui sauve les personnages de la déréliction totale, c'est leur capacité de toucher un fond de moralité, un étalon ou code de valeurs interne par lequel juger nos actes et ceux d'autrui ("l'auto-critique" - La Méthode). Le roman de Casajuana est donc dystopique dans l'exactitude de son portrait de notre transition chaotique mais il est aussi utopique dans la possibilité pour l'homme de s'élever "au dessus de" son milieu et d'évaluer sa réalité plus objectivement depuis cette hauteur. La psychologue Carl Jung disait qu'en vieillissant on montait une pente afin de voir la totalité du trajet qu'est sa vie étendu là-bas sur la plaine. On peut y saisir sa totalité, son sens et sa signification..

               Même dans les décombres d'un civilisation écroulant, Casajuana suggère que cette possibilité d'une vie consciente - rationnelle, morale, humaine - existe toujours. Et dans cette possibilité est aujourd'hui notre seul espoir. La technologie seule ne saura jamais nous sauver..

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